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panorama des systèmes

Systèmes

Systèmes intellectuels

Philosophies morales, sciences politiques, doctrines religieuses. Scène étonnante de présentation des nombreuses religions et courants philosophiques terriens à un ambassadeur extra-terrestre (Série Babylone 5, de Joe Michael Straczynski, 1993-1998)

Définition


Le système intellectuel est le moins visible des trois mais le plus déterminant sur le long terme. C’est lui qui produit les idées à partir desquelles les systèmes économique et politique se construisent, se justifient ou se contestent. Il répond à la question la plus difficile : comment devrait fonctionner le monde ?

Il se nourrit de trois sources : les faits établis par la #Science, les idées forgées par la philosophie et les sciences sociales, et les croyances transmises par les #Religions et les #Cultures. Ces trois sources cohabitent, se complètent et s’affrontent en permanence. Le résultat de cet affrontement, ce qu’une société tient pour vrai, juste et souhaitable à un moment donné, constitue son système intellectuel.

Variantes

Le rationalisme scientifique, héritage des Lumières, place la raison et l’observation au centre de la connaissance. C’est le socle intellectuel de l’Occident moderne. Il a produit la méthode scientifique, la médecine moderne, la technologie. Mais il a aussi produit l’arme nucléaire, et il peine à répondre aux questions de sens que les individus se posent, d’où le retour du religieux dans des sociétés qu’on croyait sécularisées.

Les doctrines religieuses n’ont jamais cessé d’être des systèmes intellectuels puissants. L’Islam politique, l’évangélisme américain, le nationalisme hindou montrent que la religion structure encore la pensée politique de milliards d’êtres humains. La thèse de la sécularisation progressive (plus une société se développe, plus elle abandonne la religion) s’est révélée largement fausse en dehors de l’Europe occidentale.

Les grandes idéologies politiques du XIXème et du XXème siècle (libéralisme, socialisme, communisme, fascisme, nationalisme) continuent de structurer le débat même si elles sont souvent invoquées sans être comprises. Un paradoxe du XXIème siècle : tout le monde se réclame de valeurs (liberté, égalité, justice) mais personne ne lit plus les penseurs qui les ont fondées. Le débat public fonctionne sur des slogans hérités d’idéologies dont la substance s’est évaporée.

Les pensées non occidentales constituent un angle mort majeur. La philosophie chinoise (confucianisme, taoïsme, légisme), la pensée indienne, les sagesses africaines produisent des visions du monde profondément différentes de la tradition gréco-romaine et chrétienne. Or ces visions sont à l’œuvre dans des pays qui pèsent de plus en plus dans le système mondial. Comprendre la Chine sans comprendre Confucius, ou l’Inde sans comprendre le dharma, c’est se condamner à ne voir du monde que la moitié.

Limites

Le système intellectuel contemporain souffre de trois maux.

La fragmentation. Depuis la dérégulation du marché de l’#Information, comme le note le sociologue Gérald Bronner, toutes les propositions intellectuelles sur le réel se trouvent en concurrence frontale pour la première fois dans l’histoire de l’humanité. Un prix Nobel de physique et un complotiste sur YouTube disposent théoriquement de la même audience. Le filtre de la crédibilité institutionnelle (universités, académies, presse de référence) s’est effondré sans être remplacé.

L’hyper-spécialisation. Les #Sciences produisent un volume de connaissances sans précédent mais de manière si fragmentée que plus personne ne fait la synthèse. Les économistes ignorent les historiens, les climatologues ne parlent pas aux politologues, les philosophes ont déserté le débat public au profit d’experts autoproclamés. Or c’est précisément la synthèse entre disciplines qui produit les idées capables de transformer les systèmes.

La confusion entre penser et décider. Un système intellectuel produit des idées, un système politique prend des décisions. Quand les intellectuels veulent gouverner (technocratie) ou quand les politiques se passent d’idées (populisme), le résultat est également désastreux. L’articulation entre les deux — transformer une idée en politique publique sans la dénaturer, est l’un des défis les plus mal résolus de nos démocraties.

Interactions

Le système intellectuel alimente les deux autres en continu, souvent avec un décalage temporel considérable. Adam Smith publie La Richesse des Nations en 1776 ; il faut attendre un demi-siècle pour que le libre-échange devienne la doctrine dominante en Angleterre. Marx publie Le Capital en 1867 ; la première révolution marxiste a lieu cinquante ans plus tard. Keynes théorise l’intervention étatique dans les années 1930 ; ses idées structurent les politiques économiques jusqu’aux années 1970. Hayek et Friedman contestent Keynes dans les années 1950-1960 ; le néolibéralisme triomphe dans les années 1980 avec Thatcher et Reagan.

Ce décalage est à la fois une force et un danger. Une force car il laisse le temps de tester, de débattre, de raffiner. Un danger car quand une idée s’impose enfin en politique, le monde a parfois changé au point de la rendre inadaptée. Le néolibéralisme appliqué en 2008 n’était plus celui pensé en 1960.

Le système intellectuel est aussi le seul des trois qui puisse prendre du recul sur l’ensemble. Le système économique est pris dans la logique de la production. Le système politique est pris dans la logique du pouvoir. Seul le système intellectuel, quand il fonctionne, peut poser la question : ce que nous faisons a-t-il un sens ? Chez les Grecs, ceux qui n’avaient pas de culture étaient considérés comme les citoyens les plus dangereux. Deux millénaires plus tard, le constat reste valable.

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